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Dimanche 14 octobre 2007

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L’histoire de Harry Heller (proche de celle de Hesse) est celle d’un homme sacrifiant sa vie à son affranchissement intellectuel pour conquérir une certaine indépendance d’esprit (à travers la connaissance d’une certaine culture littéraire et musicale en grande partie) et surtout une liberté véritable. Mais le paradoxe est que ce travail quotidien sur soi même auquel il avait consacré sa vie pour s’affranchir de tout, pour être libre, lui fait découvrir que la liberté apparaît d’avantage comme un fardeau impossible à supporter (il allait se suicider). Et il trouve un certain équilibre en se plaçant sous une sorte de tutelle d’une jeune femme qui est une bonne vivante faisant ce que bon lui semble (elle sait s’amuser elle). Il choisi consciemment de suivre son type de vie et d’échanger sa raison contre une sorte de folie. Il n’écoutait que du Mozart et il se voit forcé avec grand plaisir d’apprendre à danser sur de la variété. Il va également découvrir un univers mystérieux et mythique, où l’art constitue une porte d’entrée vers l’exaltation des sens, la fin des questions métaphysiques, une sorte de perfection et de salut au milieu du chaos).

 

 

  Kurt Tucholsky disait : « Je tiens Hesse pour un écrivain au don d’essayiste bien supérieur à ses qualités lyriques. »

 

Et c’est toute la tension de son œuvre entre philosophie et littérature que l’on retrouve portée à l’extrême dans Le loup des steppes. Car le fait même de placer un traité au sein du livre rappelle la tendance essayiste de Hesse. Ce traité révèle à Harry, prenant d’ailleurs une dimension quasi-omnisciente voire divine, lui expliquant pourquoi il se définissait comme un loup des steppes et pourquoi il avait tort.

Son analyse précède l’essai de Lipovetsky de 46 ans. Notamment son analyse sur la forte individualisation et ses conséquences (l’humour). Lipovetsky a intitulé son essai L’ère du vide ou essai sur l’individualisme postmoderne, le traité sur le loup des steppes aurait pu accepter le même titre. En effet lui aussi décrit l’humour comme la conséquence d’une forte individualisation de l’homme et lui aussi le perçoit comme un rempart et la manifestation d’une distance avec l’autre. Lipovetsky démontre que l’humour est un phénomène qui est apparu avec l’individu et s’est progressivement généralisé comme attitude sociale témoignant une réserve par rapport à autrui dans l’expression de ses sentiments. Pour Hesse cette qualité provient également d’une frustration ;

   « Seules les rares personnes qui s’arrachent à l’emprise bourgeoise trouvent le chemin de l’absolu et ont une fin admirable. Ce sont des êtres tragiques qui ne sont pas nombreux…Il reste alors l’humour, cette invention magnifique des hommes qui ont été entravé dans la quête du sublime à laquelle ils étaient voués, qui n’atteignent pas tout à fait la dimension tragique et sont profondément malheureux malgré leurs dons exceptionnels. »

 

 

Harry serait l’incarnation de la maladie de son siècle ; le vide. Et c’est sa trop forte individualisation, elle même issue de sa vie d’homme de lettre et de culture et donc d’une exacerbation de l’intelligence, qui détruit par sa réflexion continuelle sur tout l’intérêt de la vie. Cette réflexion correspond à ce que Bergson a analysé comme le combat de la raison et de l’instinct. L’un et l’autre cohabitent chez l’homme mais il n’y a pas d’équilibre. Pour Bergson le problème de l’individu des sociétés dites modernes c’est la trop forte domination de la raison sur l’instinct qui empêche un équilibre intérieur et peut tuer le désir de vivre qui lui est lié à l’instinct (l’exemple du fort taux de suicide dans les sociétés dites développées vient illustrer cette thèse).

Harry est l’illustration même de cet être au bord du suicide, qui se voit sauvé et retrouve du goût à son existence et des couleurs au chose qui l’entoure grâce à cette femme qui incarne une vie instinctive. On pourrait presque pousser la réflexion jusqu’à dire qu’elle incarne l’instinct et lui la raison et que c’est en se rencontrant qu’ils ont trouvé un certain équilibre. (Réalisant ainsi le désir de Bergson) Les deux ne pouvaient vivre l’un sans l’autre, non pas parce qu’ils sont des âmes sœurs tel un androgyne recomposé, mais parce que l’homme idéal doit être pour Hesse nécessairement une synthèse entre instinct et raison.

 

 

Un peu à la manière de Sartre qui conceptualisait sa pensée à travers divers essais puis l’illustrait à travers sa littérature, Hesse fait de même pour comprendre la construction de l’identité chez l’homme et surtout chez lui. A la différence que Hesse tente de joindre le concept et son illustration, en d’autres mots l’idéal (ou idéel) et le réel dans le même livre (il n’écrit pas un essai et à côté une œuvre littéraire).

 

( Dans toute son œuvre, ses livres comporte une part de biographie. Dans le loup des steppes Harry a comme lui une femme qui l’a quitté et qui est schizophrène, Harry s’est aussi engagé comme lui contre la montée du nazisme contre ses amis et la société allemande en général, il est aussi spécialiste en culture indienne (en témoigne son roman indien Siddhartha), etc… et les parallèles sont encore très nombreux mais la réponse  à ce choix se retrouve dans le loup des steppes.)

 

    Le traité apprend à Haller que s’il pense avoir une double nature (mi homme mi loup) c’est uniquement parce qu’il a à moitié conscience de comment il fonctionne car il est intelligent. Mais en réalité chaque personnalité est la somme de plusieurs natures qui ne forme pas nécessairement une unité. Pour lui c’est l’Antiquité qui a imposé ce schéma car découvrant l’individu avec un corps on n’aurait conclu à l’unité de son âme. « … car tous les hommes ont, semble-t-il, un besoin inné et impérieux de concevoir leur moi comme une unité. »

   Mais tout comme la culture indienne perçoit chaque homme comme une succession de réincarnations successives, l’homme est une somme de personnalités qui s’expriment librement tour à tour en fonction du moment.

 

 

Et il est intéressant de constater que Hesse respecte cette idée dans son œuvre à la fois dans la forme et dans le fond. Dans la forme, chaque livre écrit est comme une de ses personnalités qui se voit la possibilité de s’exprimer virtuellement. Ainsi pour le loup des steppes, il fait une fausse préface, un homme aurait trouvé ce manuscrit laissé par un homme mystérieux et aurait décidé de le publier. De même dans son autre chef d’œuvre Le jeu des perles de verre  c’est Joseph Valet qui écrit lui même son histoire et un certain Hermann Hesse qui rédige la préface. Et c’est à travers ces biographies partielles présentées comme si elles émanaient d’auteurs différents que Hesse tente de montrer la diversité de son (ses) moi(s) comme il l’avait conceptualisé dans le traité sur le loup des steppes. Curtius parle même « d’ectoplasmes biographiques » pour qualifier ses personnages ce qui rappelle que les virtualités de vie romancées par Hesse ont un lien profond avec lui.

 

Le mythe du jeu tient chez Hesse une place fondamentale tout au long de son oeuvre. Il se pose comme une tentative d’unification de toutes les disciplines « Qu’adviendrait-il si, un jour, la science, le sens du beau et celui du bien se fondaient en un concert harmonieux ? » (dans le jeu des perles de verre). C’est uniquement dans le jeu que Hesse uni et confond ses tendances essayistes et ses qualités littéraires. On dit d’une pièce défaillante dans un mécanisme qu’elle a du jeu, qu’elle est en décalage. Le jeu apparaît comme un décalage dans l’ordre de la nature, il manifeste la particularité du pouvoir créatif de l’homme ; Schiller disait « l’homme n’est pleinement homme que là où il joue ». le théâtre magique est à la fois ce jeu amusant, passionnant et plein de sens mais aussi ce guide lumineux pour Harry dans sa vie chaotique. Et ce n’est pas un hasard si Harry encense tout au long du roman Dostoïevski (qui a d’ailleurs écrit Le joueur), joueur invétéré et balançant toujours entre le génie et la folie.  

 

Et le théâtre magique illustre de façon allégorique l’idée de la non-unité de l’âme. Harry joue avec des pièces d’échec qui représentent pleins de Harry aux âges et aux caractères différents. Et dans ce lieu où tout est possible il passe de la peau d’un Harry à l’autre selon son envie. Il va devenir guerrier accompli dans un monde chaotique ou la mort est un jeu, il va pouvoir avoir dans un autre monde une liaison avec toute les femmes qu’il a rencontré dans sa vie et qu’il avait désiré (même quelques instants…), il va rencontrer Mozart,…Et le roman s’achève de cette façon ;

 « Je savais que j’avais dans ma poche les centaines de milliers de figurines du jeu de l’existence dont je pressentais la signification avec émotion. J’étais disposé à le reprendre, à éprouver une nouvelle fois ses souffrances, à frémir d’horreur devant son absurdité, à parcourir encore et encore l’enfer que je cachais au fond de moi.

Un jour, je jouerais mieux ; un jour, j’apprendrais à rire. Pablo m’attendait. Mozart m’attendait. »

 

   Pour conclure Hesse est un utopiste, non pas au sens de la vision pessimiste du Meilleur des mondes où Huxley montre l’homme en proie à l’inquiétante domination des technologies scientistes, ni celle d’Orwell qui nous présente un univers soumis à la dictature du Big Brother, mais dans sa croyance au salut de l’homme par l’Esprit. Et c’est ainsi qu’il admire ceux qui d’après lui objective l’Esprit ; artistes philosophes, savants.

 

« La résistance de l’Esprit contre les puissances de la barbarie »

 

Par Spontus - Publié dans : bouquins
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